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14. MADE IN FRANCE par Kimiko Yoshida, entretien, ART ABSOLUMENT, 2006




Art Absolument : Si en quelques lignes, vous deviez définir votre démarche artistique, comment la définiriez-vous ?

Kimiko Yoshida : En regardant vers la monochromie, là où se déterminent les significations du diaphane, de l’immatériel ou de l’intangible, chacun de mes autoportraits se présente comme une émergence, un effacement. Cette représentation paradoxale d’une figure qui tend à disparaître, s’évanouir ou se fondre dans la monochromie vise à un impossible, une impuissance, une précarité. C’est cet effet d’incomplétude qui rejette la signification ultime de l’image dans un au-delà de l’image. Il y a là une ambiguïté qui tient à cette distance incomblable entre le regard et son objet, à cet abîme où se découvre et s’assombrit la signification de toute représentation. Mon art ne porte pas sur l’identité, mais sur l’identification. La question qui se pose n’est pas : « Qui suis-je ? », mais plutôt : « Combien suis-je ? » Au total, je regarde mon autoportrait avec une sorte d’inquiétude comme une pure image, c’est-à -dire comme une puissance fascinatoire et terrible, que sa signification projette hors d’elle-même.

AA : Pouvez-vous choisir l’une de vos dernières œuvres et la commenter ?

KY : Mon Tombeau. Autoportrait, réalisé d’après l’épitaphe en latin (poussière, cendre – et rien) du cardinal Barberini, à Rome, en 1646, représente la tentative de rendre possible la représentation en la saisissant au point où ce qui est présent, c’est l’absence invisible au cÅ“ur de l’image, cette absence que l’image met justement son point d’honneur à rendre visible. L’état d’invisibilité n’est pas le point où je me mets en scène, c’est le point que je mets en scène. L’état d’invisibilité que je mets en scène est en relation avec l’exigence radicale de l’art, n’est pas une simple privation de visibilité ni un état psychologique qui me seraient propre. Ce que l’œuvre montre, en donnant forme à l’immatériel et en le nommant (poussière, cendre – et rien), c’est le combat contre la ténèbre et le silence se faisant les gardiens de l’invisible qui se retranche de l’image. L’œuvre, en donnant en une série de portraits et de lettres une image à l’immatériel, mais à l’immatériel comme innommé, représente ce qu’il y a d’invisible dans une figure, son immatériel, avant de se figurer elle-même comme figure de la disparition. Avec ce Tombeau. Autoportrait, j’aborde l’art comme une absence de réponse. Je suis ici celle qui, par son travestissement, sa dissimulation et son inauthenticité, maintient ouverte dans l’œuvre la question de la séparation, de la disparition et de la détresse. Sans le manque et la détresse, sans l’absence et l’oubli, quelque chose comme l’art existerait-il ?

AA : Quels sont les artistes du passé et du présent qui vous importent ?

KY: Richard Serra, Barnett Newman, Gerhard Richter, Dan Graham, James Lee Byars, Yves Klein, Giambattista Tiepolo, Le Bernin.

AA : Quelle est, pour vous, la fonction de l’art – si fonction il doit y avoir ?

KY : L’art est avant tout un symptôme. C’est essentiellement une symbolisation, une métamorphose, une transformation. La fonction de l’art est de transformer le symptôme.

AA : Existe-t-il une scène française – une scène pour les artistes en France ? Comment, à votre avis, faire en sorte que celle-ci soit davantage présente ?

KY : Il me paraît évident que la scène artistique qui m’a accueillie en France est bien plus ouverte, plus féconde, plus cultivée, plus stimulante que celle que je trouve au Japon, par exemple, ou même aux États-Unis. Contrairement à la propagande internationale actuelle, il y a en France de nombreux artistes qui se sont affranchis du nihilisme ambiant, qui atteignent à l’excellence et à l’universalité. À terme, cette présence de l’excellence et de l’universalité reste ineffaçable.

Art Absolument, été 2006,
numéro spécial Made in France.
Paroles d’artistes
, n° 17, p. 172-175