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16. SAKURA, LE PARFUM DE LA FLEUR DE CERISIER par Kimiko Yoshida – Exposition personnelle, Parcours Saint-Germain, Paris, 2006




UN PROJET POUR « ESSENCES INSENSÉES »,
COMITÉ SAINT-GERMAIN-DES-PRES
CHEZ ARTUS-BERTRAND & À LA CHAPELLE
DE L’ÉCOLE NATIONALE SUPÉRIEURE
DES BEAUX-ARTS DE PARIS
MAI-JUIN 2006

Sur le thème de l’odeur, qui correspond aux significations d’évanescence et d’intangibilité, de disparition et de révélation auxquelles j’associe mon art, je propose un ensemble de variations sur la fleur de cerisier :
- deux photographies : La Mariée sakura. Autoportrait ; La Mariée thé vert. Autoportrait ;
- une sculpture, Ohanami ;
- un parfum, Sakura ;
- une installation sonore, Echoes of Perfume.

La fleur de cerisier est l’emblème de l’empereur du Japon – son parfum évoque ici le parfum du printemps à Tokyo, un parfum insaisissable et intangible, une cosa mentale.

Depuis l’époque Heian (794-1185), chaque année, au printemps, les Japonais célèbrent l’Ohanami (« Vision des fleurs »). Cette tradition est un événement national crucial – tout le monde, dans toutes les couches de la société, participe intensément à la floraison des cerisiers. À la télévision, à la radio, dans les journaux, pendant dix jours, le pays captivé suit du Sud au Nord la progression du « front de floraison des cerisiers » (sakura zensen) qui marque la fin de l’hiver. La propagation est palpitante, la fête est merveilleuse, l’émoi est général. C’est tout l’archipel qui est sous hypnose. Espoirs, attente, contemplation. Éclosion des fleurs, éclosion de la joie. Le miracle a lieu à chaque fois et la surprise joue à fond. L’épiphanie enchante. D’autant que le phénomène tant attendu est très éphémère. Les fleurs roses tombent au bout de quelques jours, elles recouvrent bientôt le Japon d’une pluie de pétales (sakura fubuki) qui transforme le pays en une sorte de paradis retrouvé.

La fleur de cerisier, sakura en japonais, est au Japon un emblème national. Le mot dérive du verbe sakuya (« fleurir »), qui entre dans la composition du nom légendaire de la princesse Kono-hana-sakuya-Hime, dont le temple se trouve au sommet du mont Fuji. (Son nom signifie littéralement « arbre-fleurs-floraison-princesse ».)

I – UNE SCULPTURE TRANSPARENTE

« L’impermanence est la loi universelle » : ce sont là les derniers mots prononcés par Bouddha. Il n’est pas indifférent que la beauté de la fleur éclose soit affirmation de la fragilité de la vie.

La fleur de cerisier est, dans le bouddhisme, le symbole de l’impermanence de toute chose. Elle est devenue l’emblème des samouraï, dont la vie était « aussi éphémère que la floraison des cerisiers ». Cette fleur ne vit pas plus d’une semaine. Sa chute à l’apogée de sa beauté symbolise l’homme au sommet de son évolution se détachant du monde. Ce symbole de la fragilité de la vie représente également la joie de la floraison et de la renaissance.

Ohanami (« Vision des fleurs ») prend la forme d’une grande table basse (40 x 120 x120 cm) évoquant un bassin transparent où flotte la branche d’un cerisier en fleurs (sérigraphiée sur verre) se reflétant sur l’image (sérigraphiée sur miroir) vaporeuse d’un crâne humain. Cette sculpture superpose la figure japonaise de la mort et de la renaissance au symbole occidental de la mort et de la vanité. Ici, les fleurs si fragiles d’un cerisier du Japon se reflètent dans un miroir recouvert d’une buée diaphane et translucide où se forme l’image quasi immatérielle d’un crâne, symbole occidental de la vanité. Deux figures se superposent, deux significations s’entremêlent : la fleur qui symbolise la beauté éphémère (l’impermanence est la beauté du vivant) trouve son reflet dans le crâne qui symbolise la vanité de la beauté (la caducité est la vérité du vivant) ; la fleur dont l’éclat affirme également la renaissance à l’infini du vivant se mêle au crâne dont la présence affirme le dépérissement inéluctable de toute chose. Dans la superposition de l’Occident et de l’Extrême-Orient, la signification de la vanité se superpose donc à celle de l’impermanence, mais c’est aussi un symbole de mort qui se mêle à une affirmation d’éternité.

II – UN PARFUM SUBTIL

On retrouve le parfum de la fleur de cerisier, si subtil, si évanescent, si joyeux, dans le sakura cha, thé de fleurs de cerisier confites dans le sel. La plus haute valeur est associée à cette boisson rare et précieuse. Parce que la fleur conservée dans le sel s’ouvre délicatement au contact de l’eau, le thé de cerisier est goûté comme un symbole d’épanouissement et de plénitude. La fleur de cerisier, au parfum presque insaisissable, est associée à une promesse d’accomplissement, de renaissance et de longévité. Cette boisson de bon augure, qui ouvre la voie au bonheur et favorise l’avenir, est considérée comme une bénédiction. Elle se boit dans les grandes occasions : pour marquer la fin de la cérémonie de fiançailles et le matin du mariage pour attirer la félicité.

J’ai créé, avec Jacques Huclier, nez chez Quest International, un parfum, Sakura (« Fleur de cerisier »), captant les senteurs si spécifiques du Japon, mélange sophistiqué d’arômes de shiso, d’algues, de thé vert, de cerisiers en fleurs, de gigembre, de tatamis, d’encens…


III – DEUX PHOTOGRAPHIES MONOCHROMES


Je réalise également à cette occasion deux autoportraits monochromes évoquant la fleur de cerisier (La Mariée Sakura. Autoportrait), et le thé vert, qui entre dans la composition du parfum Sakura (La Mariée thé vert. Autoportrait). (C-print monté sur Diasec et aluminium, 120 x 120 cm).

Ces photos continuent la série de mes autoportraits, dans lesquels la couleur monochrome représente un infini où la figure émerge et disparaît, se révèle et s’efface, un infini où la disparition se rapporte à la fois à la révélation et à la mort.

III – UNE INSTALLATION IMMATÉRIELLE, OLFACTIVE & SONORE

Enfin, je réalise réalise ici une installation sonore, Echoes of Perfume, évoquant la dimension immatérielle, mentale de mon parfum Sakura.

Le parfum, sensation olfactive, est présenté ici dans un environnement de sensations sonores et chromatiques. La salle est baignée d’une lumière rose, qui se diffuse comme une aquarelle. La lumière est ici l’extension de la couleur de la fleur de cerisier dans l’espace.

En pénétrant dans la salle, le visiteur est environné par le parfum de la fleur de cerisier répandu par des diffuseurs électriques. J’ai dessiné un flacon spérique, sans col, surmonté d’un bouchon en forme de fleur de cerisier ; le flacon est une boule de verre soufflé transparent dans lequel plonge la tige d’une fleur de cerisier en verre sculpté à peine coloré.

Cet environnement habité par la lumière rose et le parfum de la fleur de cerisier est donc prolongé par Echoes of Perfume, pièce sonore où s’éprouve la puissance langagière, immatérielle et mentale du parfum. Cette œuvre immatérielle énumère lentement, en français, puis en anglais, puis en japonais, chacun des éléments et molécules composant la « pyramide » du parfum Sakura :

(tête)
Feuille de shiso
Thé vert
Zeste de cédrat
Saké chaud
Feuille d’algues

(cœur)
Fleur de cerisier
Nénuphar
Pivoine
Gingembfre
Jardin de pierres

(base)

Bois de cyprès
Poivre rose
Paille de tatamis fraîche
Musc de Kyoto
Encens

Le parfum est un être immatériel, un être de langage. La sensation est avant tout déterminée par des significations, l’image s’immatérialise dans la nomination des éléments qui la composent : c’est à travers la substance verbale immatérielle du langage que se définit l’expérience sensuelle.