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17. SAKURA/VANITY par Kimiko Yoshida, 2004 – Exposition personnelle, « Biennale Intérieur 04″, Courtrai, 2004




SAKURA/VANITY, UN MIROIR D’ANGLE POUR LA FONDATION CLAUDE POMPIDOU

Mon double miroir Sakura/Vanité allie l’image des branches d’un cerisier en fleurs et celle d’une tête de mort. Les fleurs si fragiles d’un cerisier du Japon se reflètent dans une buée diaphane et transparente où se forme l’image quasi immatérielle d’un crâne humain. L’image de la caducité se reflète à l’infini dans l’image de l’impermanence. Le regardeur voit également le reflet de son propre visage se mêler à la double image de la fragilité. Ici, dans ce double miroir d’angle, l’image est toujours le reflet d’une autre image. Et ce que le regard vise, par-delà le miroir, c’est un pur espace de projection mental.

L’Å“uvre superpose ainsi l’image de la Vanité occidentale (crâne) à l’iconographie de la tradition japonaise qui voit dans les cerisiers en fleurs (Sakura) le symbole de l’impermanence de toute chose. Parce que dans le Japon ancien, on enterrait les samouraïs au pied des cerisiers, ces arbres en fleurs symbolisent le cycle de la disparition et de la renaissance, de la vie et de la mort.

Chaque année, la société japonaise accompagne en direct l’éclosion des fleurs de cerisiers, dans les jardins publics et les cimetières. Pendant dix jours d’afilée, grâce aux journaux télévisés, le pays captivé suit d’heure en heure le déplacement progressif du « front des cerisiers », qui émeut tant les Japonais. Cette progression palpitante du Sud au Nord est un événement national crucial, vécu par tous dans toutes les couches de la société. Chacun participe à la fête merveilleuse. L’archipel est sous hypnose. Espoirs, attente, contemplation. Éclosions des fleurs, éclosion de la joie. Le miracle a lieu à chaque fois et la surprise joue à fond. L’épiphanie enchante. D’autant que le phénomène tant attendu est très éphémère. Les fleurs blanches et roses qui tapissent bientôt le sol transforment les cimetières du Japon en une sorte de paradis retrouvé.


NOTE SUR LE MIROIR SACRÉ
DANS LA MYTHOLOGIE JAPONAISE

Au Japon, on voit volontiers l’expression de figures divines dans des objets familiers. Il en est ainsi des miroirs traditionnellement présents dans les sanctuaires shinto, cachés derrière un couvercle de laque ou sous un lourd voile de brocart. C’est toujours la face aveugle qui est tournée vers le visiteur : le miroir, posé sur un pied ouvragé, regarde le mur.

Selon la tradition, l’empereur du Japon, Akihito, qui perpétue une lignée ininterrompue de monarques remontant à 660 avant Jésus-Christ, est directement issu d’Amaterasu, déesse du Soleil. En fait, cette ascendance mythologique recouvre la continuité politique d’une lignée impériale qui est la plus ancienne du monde, probablement.

On raconte qu’un jour la déesse du Soleil s’était cachée dans une caverne. Affligés par la nuit obscure, les autres dieux vinrent la prier de sortir. Prières, danses et supplications, rien n’y fit. Jusqu’au moment où l’on suspendit un miroir à un arbre en face de l’entrée. Le miroir accrochant la lumière du Soleil la lui renvoya à l’intérieur de la grotte. Intriguée, la déesse Amaterasu sortit enfin pour voir ce que c’était. Et l’ordre du monde fut restauré.

Dans les temples, le miroir circulaire tourné vers le mur rappelle que la divinité, même si elle est présente, demeure invisible à l’assemblée des fidèles. Le temple d’Ise est le plus ancien des sanctuaires shinto. Est conservé là le Miroir sacré, fait de bronze poli, qui est un des symboles du pouvoir impérial. Il a pour rôle de rappeler que la famille de l’empereur se rattache directement à la déesse du Soleil.

Il n’est pas indifférent que le drapeau national symbolise le pays du Soleil levant par un grand disque rouge dont la forme se superpose à celle du Miroir sacré. Le drapeau japonais déclare ainsi l’homologie du Soleil levant et du miroir de bronze poli, il proclame et rend visible l’égalité du cercle incandescent qui donne vie à la famille impériale et du cercle réfléchissant qui représente l’attribut du pouvoir de l’empereur. L’empereur incarne le symbole du Japon, il est le miroir dans lequel le pays se regarde.

Le sanctuaire shinto d’Ise est le lieu de culte le plus vénéré du Japon. Quand les Japonais viennent s’y recueillir, ils n’ignorent pas qu’ils ne contempleront jamais le Miroir sacré, qui demeure invisible depuis qu’il fut amené sur terre par le petit-fils de la déesse du Soleil. En fait, le pèlerin, immobilisé par une palissade, peut seulement essayer d’apercevoir au loin le bâtiment qui l’abrite. L’enceinte est interdite au public. Seul, l’empereur peut y pénétrer, une seule fois, le jour de son intronisation.

Derrière la palissade, le visiteur se trouve devant un portail immense. Les deux battants du portail que nul ne peut franchir sont toujours grands ouverts. En travers de l’ouverture, un rideau blanc est tendu. De temps à autre, le vent souffle, soulève un peu le tissu léger, laissant entrevoir le bâtiment situé dans l’axe : le sanctuaire divin. À chaque fois que le vent soulève un peu ce voile, on retient son souffle, et l’on attend. On attend de voir ce qui est caché. Pourtant, le sanctuaire est toujours fermé. On ne peut donc espérer voir la divinité. Malgré cela, ce rideau qui se soulève par intermittence, de façon inégale et irrégulière, captive le regard. On devine que là , derrière le rideau, dans le miroir de bronze poli, I’invisible est visible.

Septembre 2003.