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18. MARRY ME ! par Kimiko Yoshida, Actes Sud, 2003 – Exposition personnelle, 35es RIP-RENCONTRES INTERNATIONALES DE LA PHOTOGRAPHIE D’ARLES, 2004




DÉFAIRE À L’ENVERS LA HANTISE DE L’ENFANCE

J’ai fui le Japon, parce que j’étais morte. Je me suis réfugiée en France, pour échapper à ce deuil. Un jour, quand j’avais trois ans, ma mère m’avait mise à la porte. J’ai quitté la maison en emportant une boîte avec tous mes trésors. Je me suis réfugiée dans un jardin public. La police m’a retrouvée là , le lendemain. Depuis, je me suis toujours sentie nomade, vagabonde, fugitive. Quand je suis arrivée en France, j’ai dû apprendre la langue comme une enfant qui venait de naître.

Avec les significations nouvelles que j’ai gagnées en changeant de culture, avec la liberté que m’autorisent la langue et les structures de la pensée françaises, je réalise aujourd’hui des photos de « mariées célibataires » où se défait, mais à l’envers, la hantise de la petite fille horrifiée qui découvrit la servitude ancestrale du mariage arrangé et le destin humilié des femmes japonaises. Comment oublier cette confidence de ma mère quand j’avais huit ans et qui me fit tellement horreur ? Je découvris soudain que mes parents s’étaient vus pour la première fois le jour du mariage qui avait été intégralement arrangé par leurs familles respectives.

Aujourd’hui, en une succession de figures sans doute conjuratoires, j’incarne une mariée paradoxale, intangible et célibataire, aux identités simultanément dramatiques, fictives, subtiles, parodiques et contradictoires. Dans une sorte de dépassement de ce qui fut mon expérience de créatrice de mode à Tokyo, je crée toutes sortes d’autoportraits quasi monochromes pour mettre en scène le mariage virtuel de la mariée célibataire, tour à tour veuve, cosmonaute, chinoise, manga, égyptienne, etc. (1).

UN FLEUVE DE SENSATIONS EN MOUVEMENT

Cette série d’autoportraits forme une suite d’identités, une multiplicité de réflexions qui se succèdent comme l’enchaînement de la pensée. C’est un fleuve de sensations en mouvement, où la vie s’agite comme l’air dans le ciel. J’ai voulu présenter cette série d’images à la façon d’un monologue intérieur – le fameux « courant de conscience » du Ulysses de James Joyce. C’est dans ce stream of conciousness que se concrétisent l’espace et le temps de la subjectivité.

La notion d’espace-temps est primordiale dans l’esthétique japonaise, qui en a fait un concept : le ma. Comme dans le roman de Joyce où le défilement ininterrompu des phrases entraîne la porosité des idées, l’enchaînement des figures entraîne la perméabilité des significations et des identités et révèle le ma mouvant de la subjectivité.

Je ne cherche pas à unifier mes pensées ou mes identifications, mais plutôt à élargir ma curiosité, mes intuitions, et avoir la même liberté dans mon art que dans ma vie. Par exemple, je fais selon les circonstances de la cuisine japonaise, chinoise, provençale, bordelaise, italienne : de la même façon, j’explore plusieurs idées successives ou simultanées.


EXPRIMER L’IMPERMANENCE DES CHOSES & LE REGARD INTANGIBLE DE L’ESPRIT

Sur la plupart des photos, la mariée célibataire est voilée. Ce voile par lequel la promise se dérobe au regard avant la bénédiction nuptiale définit le moment où le mariage n’est pas encore consommé : il annonce en fait la promesse du dévoilement. Ce fragile tissu qui va bientôt être relevé évoque à l’instant l’inaccomplissement, l’attente, voire l’interdit. Il exprime un sentiment d’unicité, une sensualité subtile, une séduction fugace et témoigne de l’impermanence des choses. Ainsi le voile de mariage, commun à tant de cultures, est plus qu’une métaphore de la virginité : c’est un symbole d’effacement et de disparition, une marque de virtualité et d’intangibilité.

Par-delà la réparation d’une identité abîmée, par-delà la poursuite de l’enfance enfouie, par-delà la recherche du temps perdu, mes images donnent à l’être invisible une expression visible. L’orientation monochrome de mes autoportraits, entre visibilité et invisibilité, entre apparition et disparition, entre apparence et abolition, cherche à montrer le regard intangible de l’esprit. J’ai en tête cette phrase de la philosophie du zen : « Une montagne est comme une montagne. » La tradition veut que l’on médite assis face à une montagne. À la première étape de la méditation, la montagne disparaît. À l’étape la plus élevée du zen, la montagne reparaît. C’est le moment où l’être délivré de ses limitations ordinaires se confond avec le monde.

L’INFINI DE LA COULEUR & L’INFINI DU TEMPS

Loin de limiter le champ chromatique, l’aspiration à la monochromie ouvre la sensibilité à l’infinité de la couleur. À travers une succession illimitée de couches de tons en camaïeu et de strates chromatiques ténues, la monochromie découvre un infini pluriel de couleurs que le regard ne peut dénombrer. Le nombre des couleurs qui composent une image polychrome tend à être délimité, il est comptabilisable. À l’inverse, le monochrome délivre un infini chromatique qui est un infini temporel. Le regard, même en contemplant à l’infini l’infinitude des nuances discrètes d’une même couleur, n’épuise rien avec le temps. La couleur monochrome érotise le regard infiniment. Elle est une pure figure de la durée où se dissolvent toute image et tout récit. Et là , devant l’infinie couleur, le regard s’ouvre à l’infini du temps.

La figure tend à se dissoudre dans les camaïeux de la couleur monochrome qui constitue l’image en même temps qu’elle la décomplète. Cette recherche de la monochromie est une réflexion sur les instants successifs de l’identité. Dans mes photos, à l’ombre d’une lumière indirecte et très adoucie, la couleur monochrome flotte comme une touche d’aquarelle à la surface de l’eau. Elle représente une multiplicité de sensations où se révèle la perméabilité de la subjectivité. C’est une recherche sur l’effacement de moi-même dans le ressurgissement de l’image de moi.

Le chimérique impératif de Marry Me ! qui donne son titre à mon exposition ne fait que redoubler la signification contradictoire de ces Mariées intangibles et célibataires, qui font essentiellement valoir le paradoxe d’un désir étranger à lui-même. En regardant vers la monochromie, là où se déterminent les significations du diaphane, de l’immatériel ou de l’intangible, chacun de mes autoportraits se présente comme une émergence, un effacement.

Cette représentation paradoxale qui vise à un au-delà de l’image se présente, à chaque fois, comme un impossible, une impuissance, une précarité. C’est cet effet d’incomplétude qui rejette la signification ultime de l’image dans un au-delà de l’image.

SUPERPOSER L’IDENTITÉ & LA SÉPARATION

Je viens de réaliser un nouveau dispositif d’autoportrait, Autorelief, qui a une structure de miroir aveugle où ma propre figure sert de support à l’image de mon visage. Une diapositive couleur recouvre le moulage du visage en résine blanche comme si elle le peignait. La photographie projetée enveloppe le volume d’une peau diaphane ajustée par la lumière. Les deux effigies se superposent par contact direct. Elles représentent bien le même visage, mais elles ne sont pas de même nature : un moulage et une image.

Le regardeur perçoit dans la superposition des deux représentations une décisive division entre le visage, sa reproduction moulée et son image photographique. Par-delà le caractère jubilatoire de la redondance (photo sur sculpture, visage sur visage), je vois dans ce dispositif spéculaire une gravité sourde, ambiguë, qui caractérise également mes autres autoportraits (les Mariées intangibles).

La superposition de la diapo et de la sculpture rend sensible le clivage structural en fonction de quoi toute représentation est séparée d’elle-même. Ce qui se superpose dans ce dispositif, au-delà de l’addition diapo sur sculpture, c’est l’identité et la séparation. Les deux figures de mon autoportrait sont dans le même temps proches et distantes, intimement éloignées dans leur proximité, irréconciliables.

Éloignement et contiguïté se font face dans cet écart qui interdit une coïncidence ultime entre le visage, le moulage et l’image. Il y a là une ambiguïté qui tient à cette distance incomblable entre le regard et son objet, à cet abîme qui témoigne d’un au-delà de l’image où se découvre et s’assombrit la signification de toute représentation.

Au total, je regarde mon autoportrait avec une sorte d’inquiétude comme une pure image, c’est-à -dire comme une puissance fascinatoire et terrible, que sa signification projette hors d’elle-même.

(1) Cette série de photos, tirées sur papier argentique, est réalisée au moyen d’un Hasselblad, format 6 x 6, sur film diapo, température tungstène, sans filtre, avec une lumière neutre, ampoules blanches au tungstène, sans gélatine. La couleur correspond donc aux conditions naturelles de la prise de vue. Cette suite monochrome intitulée « Les Mariées intangibles » réunit aujourd’hui une soixantaine d’autoportraits, dont les plus récents mettent en scène des coiffes anciennes de diverses ethnies des cinq continents, provenant de la collection d’Antoine de Galbert.