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22. LE MIROIR SACRÉ D’AMATERASU par Jean-Michel Ribettes, Éditions Linda & Guy Pieters, 2008






Une sculpture circulaire de Kimiko Yoshida, mystérieusement intitulée Yata. Un volume vertical de 146 cm de diamètre, simple disque rouge agencé sur un miroir rond. Une œuvre de plexiglas, minimaliste, incisive, silencieuse – on pressent, par-dessus tout, la représentation d’une idée, d’une légende, d’une divinité. Mais que connaissons-nous, en Occident, de cette idée, de cette légende, de cette divinité ? On proclame, au Japon, qu’elle est la déesse majeure de la religion shinto, la substance féminine capitale du pays du Soleil levant, la figure inaugurale de la cosmogonie impériale, la protagoniste nécessaire du mythe fondateur de la nation… Que pouvons-nous encore savoir d’elle ? On déclare volontiers que l’empereur régnant est, depuis 2 669 ans, son descendant direct, que le drapeau national est à son effigie, que le plus ancien des sanctuaires shinto lui est consacré. Nous sommes de plus en plus désireux de comprendre, nous voulons savoir. Quel est donc ce symbole des significations primordiales sur lesquelles la culture japonaise a trouvé à fonder sa cohésion nationale, sa logique religieuse et la puissance même de son esthétique millénaire ?

UNE TRINITÉ DE L’INVISIBLE

Cette puissante divinité s’appelle Amaterasu, la déesse du Soleil, l’«auguste divinité qui fait resplendir le Paradis».
La déesse du Soleil Amaterasu n’est pas seulement la principale divinité du shinto (ou shintoïsme : la « Voie des dieux», mélange proprement nippon d’animisme, de chamanisme, de polythéisme). Il n’est d’ailleurs pas indifférent que le shinto, qui se confond avec l’origine et l’histoire même du Japon, soit la seule religion fondamentale dont la divinité principale soit une femme. Le plus ancien, le plus célèbre des lieux de culte shinto, le sanctuaire Naikû à Ise, lui est consacré depuis 773. La tradition shinto veut que, pour satisfaire aux rituels de purification, le sanctuaire soit détruit et reconstruit à l’identique tous les vingt ans (la reconstruction, selon des techniques millénaires, de ce corps de bâtiments en bois sera mise en œuvre pour la soixante-deuxième fois en 2013). Le sanctuaire d’Ise fut précisément construit pour conserver, à l’abri des regards, Yata, le Miroir sacré d’Amaterasu, qui représente l’un des Trois Attributs impériaux. Pour sa part, l’empereur n’a accès à ce trésor invisible qu’une seule fois dans sa vie, lors des cérémonies d’intronisation. Il n’est pas vain de savoir que, depuis les temps anciens, ce sont les princesses impériales célibataires qui sont en charge du trésor d’Ise; actuellement, c’est Atsuko Ikeda, une des filles de l’empereur Hirohito, qui est la grande prêtresse du sanctuaire d’Amaterasu.

Mais la déesse du Soleil Amaterasu est également l’ancêtre directe de la lignée impériale, dont l’origine divine se trouve ainsi établie : le premier empereur « historique », Jimmu, dont le nom signifie « Puissance divine », est considéré comme l’arrière-arrière-petit-fils de la déesse. Il fonde le Japon le 11 février de l’an 660 avant notre ère et meurt le 11 mars – 585. En fait, cette ascendance mythologique recouvre la continuité politique de la dynastie la plus ancienne du monde. Dynastie effectivement ininterrompue depuis 27 siècles. Probablement, l’unique famille régnante en ligne directe depuis son origine de légende.

Enfin, la déesse du Soleil Amaterasu, ancêtre directe de la famille impériale et unificatrice du pays du Soleil levant, figure en effigie, depuis le XIIIe siècle, sur le drapeau national, affirmant également par là , et avec éclat, l’origine sacrée de l’Archipel. L’emblème national, connu sous le nom de Hinomaru (« disque solaire »), est un drapeau blanc dont le large disque rouge au centre représente explicitement Amaterasu, le Soleil levant. (Le diamètre du disque rouge sur fond blanc est trois cinquième de la hauteur du drapeau. Variante : sur l’actuel drapeau de la Marine militaire, le symbole du Soleil levant est accompagné des seize rayons.)

Nous découvrons là une opération de transformation d’une haute symbolicité. Voici une nation qui a su transformer non seulement une série de récits mythiques pour fonder son unité politique, mais également une série d’objets de légende pour en faire une trinité de Trésors nationaux à la fois réels et invisibles, tangibles mais interdits au regard.

On devine alors à quel point on ne peut rien comprendre à la culture japonaise ni à l’esthétique shinto, si l’on méconnaît les significations de ses mythes fondateurs, à commencer par celui d’Amaterasu. On devine aussi que l’on ne peut pas vraiment saisir l’œuvre de Kimiko Yoshida, si l’on ne saisit pas ce qu’elle doit à cette esthétique shinto de la transformation et de la disparition, de l’effacement et de la révélation.

DES OBJETS SANS IMAGE

La déesse du Soleil est la divinité héroïque centrale des textes sacrés du shintoïsme qui enregistrent les évènements primordiaux de l’« âge des dieux » et de la création du monde : le Kojiki (« Chroniques des faits anciens »), rédigé en 712, est considéré comme le tout premier écrit du Japon ; le Nihon Shoki (« Annales du Japon »), achevé en 720, corrige et prolonge le précédent.

Selon le Kojiki, Amaterasu a elle-même envoyé sur Terre les Trois Trésors sacrés, qui symbolisent le caractère divin de la fonction impériale. Depuis 690, la présentation de ces objets à l’empereur, qui se déplace successivement dans les trois sanctuaires où la tradition les conserve à l’abri du regard du public depuis des siècles, constitue l’événement principal du couronnement. Nul n’assiste à la cérémonie et nul n’accède aux Trésors sacrés, qui ne sont vus que par l’empereur (une fois) et par les prêtres chargés de leur conservation. C’est pour cette raison qu’il n’existe aucune représentation exacte de ces objets (ni dessin direct ni photographie).

Les Trois Trésors d’Amaterasu sont donc les Insignes cérémoniels sacrés, sur lesquels se fonde la légitimité divine de la famille impériale descendant de la déesse du Soleil :
- Yata, le Miroir sacré d’Amaterasu, actuellement conservé au sanctuaire Naikû d’Ise, symbolise la Sagesse et la Fidélité. (Ce miroir est un disque de bronze qui s’identifie à l’emblème primordial de la déesse : le disque solaire) ;
- Kusanagi, l’Épée sacrée, conservée au sanctuaire Atsuta à Nagoya, représente le Courage et la Valeur ;
- Magatama, le Collier sacré, conservé au Palais impérial à Tokyo, illustre la Fertilité et la Bienveillance.

Ce sont donc là les trois emblèmes sacrés qu’Amaterasu donne à son petit-fils Ninigi et que celui-ci remet à son propre petit-fils, Jimmu, quand il est appelé à régner sur le Pays du Soleil levant (on sait que la transmission s’est faite sans interruption depuis lors). Ce sont là les trois insignes apparents qui témoignent du caractère sacré de l’empereur, les trois emblèmes matériels qui manifestent sa filiation directe avec la déesse du Soleil, les trois symboles certains de son autorité divine. Ce sont là , enfin, les trois attributs incontestables qui témoignent du mythe fondateur d’Amaterasu de façon tangible et concrète, à ceci près que ces objets mythiques demeurent à jamais invisibles et inatteignables. La réplique de ces objets (dont il n’existe pas d’image) est traditionnellement présente dans chaque sanctuaire shinto, le plus souvent cachée derrière un couvercle de laque ou un lourd voile de brocard.

NAISSANCE D’UNE DÉESSE

Avant de raconter l’origine des Trois Trésors, le Kojiki établit d’abord, avec précision, la genèse de l’Archipel et la généalogie des dieux et de la dynastie impériale, en partant du couple démiurge formé par Izanagi (l’ « Auguste Mâle ») et sa sœur Izanami (l’« Auguste Femelle »), qui engendrent une multitude de dieux (les kamis) et des milliers d’îles (le Japon). Izanami meurt en mettant au monde le dieu du Feu Kaguzuchi. Izagani, fou de désespoir, se rend au Pays de la nuit (Yomi no Kuni) pour tenter, en vain, d’en ramener sa femme, laquelle veut, démoniaquement, le retenir aux Enfers.

Revenu au Royaume des kamis, le dieu, souillé par l’odeur de la mort, doit accomplir un rituel de purification dans l’eau fraiche de la rivière des Orangers, dans l’île de Tsukushi. C’est en se lavant l’œil droit que naît la déesse du Soleil Amaterasu, qu’il charge de régner sur la Plaine du Haut-Ciel ; pour la soutenir dans sa mission, son père lui offre le Mutamaga, collier magique composé des pierres sacrées de la Fécondité en forme de virgules.

Ensuite, se lavant l’œil gauche, il donne naissance au dieu de la Lune Tsukiyomi. Et, se lavant le nez, il engendre l’impétueux et brutal dieu de la Mer et de la Tempête Susanowo. Celui-ci, mécontent de son sort, pleure si fort que les orages qu’il provoque détruisent les récoltes et que rien ne pousse plus dans le Royaume céleste. Le père condamne alors le fils à l’exil au Pays des mortels.

HUIT, LA FIGURE DE L’INFINI

Prétextant les adieux à faire à sa sœur, Susanowo se rend dans la Plaine du Haut-Ciel pour défier Amaterasu, dont il ravage encore le royaume en semant orage, tempête et désolation. La déesse du Soleil, folle de rage et de peur, s’enferme dans la Caverne céleste (Amano-Iwato), plongeant de ce fait le monde dans les ténèbres. Dès lors, l’hiver et la famine règnent dans le Ciel comme sur la Terre.

La foule des dieux affligés par la nuit sans fin se réunit devant la Caverne pour implorer le retour du Soleil. Les textes rapportent que l’assemblée des dieux se compose de huit millions de kamis ou des « huit cents myriades de divinités » : huit, dans la mythologie shinto, est un nombre sacré qui signifie « très grand » ou « en très grande quantité », autant dire une infinité.

Comment amener le Soleil à sortir de la Caverne ? Rien n’y fait, les prières et supplications des dieux ne réussissent pas à entamer l’intransigeance d’Amaterasu. Jusqu’au moment où le dieu de la Sagesse Omoigane a l’idée de placer un miroir face à l’entrée de la Caverne pour accrocher la lumière du Soleil au cas où Amaterasu s’approcherait du seuil. On suspend le miroir rond de bronze fabriqué par le cyclope forgeron Ishikori Dome aux branches d’un sakaki (« cleyera japonica », arbuste sacré au feuillage persistant ; son nom signifie « habitation des dieux » et les rameaux de cleyera sont encore utilisés dans les rituels shinto de sanctification de l’habitat) ; on lâche même des coqs pour qu’ils entonnent leur chant matinal.

La déesse de la Joie Uzume entreprend alors de se dévêtir en improvisant une danse érotique et sauvage d’une grande beauté devant l’assemblée des huit cents myriades de kamis, qui se mettent à crier de joie et à applaudir. Surprise par ces clameurs de fête succédant aux lamentations, Amaterasu interroge : « Comment pouvez-vous vous réjouir, vous qui êtes plongés dans la nuit ? » Malice d’Uzume : « Que ce jour soit loué ! Nous avons trouvé un dieu plus noble et plus brillant encore que l’Auguste Amaterasu. » Curieuse de connaître ce nouveau dieu, Amaterasu se résout à pousser la pierre occultant l’entrée de la Caverne et sort enfin. D’abord aveuglée, elle s’avance pour découvrir que la lumière miraculeuse n’a d’autre origine que le reflet spéculaire de sa propre splendeur. Ce qui l’a fait sortir de son refuge, c’est donc seulement cela : la réflexion de sa propre clarté dans le miroir – grâce à quoi, le Soleil brille de nouveau sur le monde.

LA SAGESSE, LA FÉCONDITÉ, LA VALEUR

Depuis le retour du Soleil dans l’ordre de l’univers, le Miroir magique est conservé dans l’inaccessible sanctuaire d’Ise consacré à la déesse du Soleil. La précieuse relique a été remise avec l’Épée de la Valeur et le Collier de la Fertilité à Ninigi, quand Amaterasu l’envoie en mission au Pays du Soleil levant pour y mettre de l’ordre et y planter du riz.

Bien entendu, les textes rapportent également la genèse de l’épée magique. Une fois qu’Amaterasu, acclamée, a repris sa place dans le Ciel, elle obtient que son frère Susanowo soit effectivement chassé du Royaume des dieux et que celui-ci, sous une forme humaine, vive parmi les humains. Entre autres exploits, le dieu de la Tempête délivre la Terre d’un terrible dragon à huit têtes et huit queues nommé Yamata no Orochi qui dévorait les jeunes filles. Après avoir soûlé au saké le monstre effroyable (doublement marqué du nombre huit) et après avoir tranché ses huit têtes, Susanowo trouve dans une des huit queues une épée magique, communément appelée Kusanagi (« Coupeuse d’herbe »), qu’il offre en signe de paix à sa sœur. (Le nom complet de cette épée décrite comme un glaive de bronze à double tranchant est Ama no Murakumo no Tsurugi, « Épée du Ciel aux nuages regroupés ».)

C’est donc cette épée magique qu’Amaterasu donne à ses descendants, avec le Magatama, collier magique de la Fertilité, qu’elle-même a reçu de son père. Ce collier de pierres précieuses (en forme de virgule ou de neuf, appelées Magatama) est réputé être « de très grande dimension », parce que son nom complet commence par ya (« huit », c’est-à -dire « infiniment grand ») : Yasakani no Magatama. Ce nom implique que le joyau serait rouge (ni) et composé de huit (ya) unités de mesure anciennes (saka, un des noms d’une ancienne unité de mesure équivalent à 18,25 cm), soit 146 cm. Dimensions toutes symboliques que l’on retrouve dans le légendaire miroir Yata.

UNE PENSÉE DE L’ART RALLIÉE À L’IMMATÉRIEL

La circonférence du miroir sacré Yata est également réputée être de huit (ya) unités de mesure anciennes (ata est un des noms d’une ancienne unité de mesure servant à calculer le périmètre et correspondant à 18,25 cm), soit un total de 146 centimètres : d’où son nom Yata (Ya-ata). Ce qui compte dans ce nom est bien entendu le nombre huit, justifiant que le Miroir sacré soit aussi appelé le Très Grand Miroir.

Le mythique miroir d’Amaterasu que nul n’a jamais vu, mais que les textes décrivent comme un disque de bronze poli, est l’archétype du miroir que l’on trouve dans chaque sanctuaire shinto. Quand vous entrez dans le sanctuaire, vous voyez un miroir rond, posé sur un pied ouvragé et tourné vers le mur. C’est toujours la face aveugle qui regarde le visiteur. Le miroir circulaire ne s’adresse pas aux fidèles, il en appelle uniquement à la déesse, il se rattache directement au Ciel, il est le symbole de la divinité demeurant invisible au regard humain.

L’origine de l’œuvre date d’un voyage de l’artiste à Ise, au sanctuaire d’Amaterasu, qui est le lieu de culte le plus vénéré du Japon. La tradition voudrait que tout shintoïste vienne au moins une fois dans sa vie visiter ce sanctuaire. Lorsque l’on se rend à Ise, on ne doit pas s’attendre à visiter quoi que ce soit. Il n’y a simplement rien à voir. Lorsque les Japonais viennent là pour se recueillir, ils n’ignorent pas qu’ils n’entreront pas dans le sanctuaire, mais qu’ils resteront devant, ils n’ignorent pas qu’il n’y a rien à voir et que, par conséquent, ils ne verront jamais le Miroir sacré, qui demeure invisible depuis que Jimmu l’a apporté sur Terre. En fait, le pèlerin, immobilisé par une palissade, peut seulement essayer d’apercevoir, au loin, le bâtiment qui abrite le Trésor invisible. L’enceinte est interdite au public. Seul, l’empereur peut y pénétrer, une fois au cours de sa vie.

À l’entrée du sanctuaire, le visiteur se trouve derrière une palissade, face à un portail immense. Les deux battants que nul ne peut franchir restent toujours grands ouverts. En travers de l’ouverture, un rideau blanc est tendu. De temps à autre, le vent souffle, soulève un peu le tissu léger, laissant entrevoir le bâtiment situé dans l’axe : le sanctuaire divin. À chaque fois que le vent soulève un peu ce voile, on retient son souffle, et l’on attend. On attend de voir ce qui est caché. Pourtant, le bâtiment demeure toujours fermé. On ne peut donc espérer rien voir des Trésors de la divinité. Malgré cela, ce rideau qui se soulève par intermittence, de façon inégale et irrégulière, captive le regard. On devine que là , derrière le rideau, dans le miroir de bronze poli, l’invisible est devenu visible.

C’est là , à Ise, devant le mystère entr’aperçu de l’invisible, de l’effacement et de la soustraction qui constitue le cœur absolu de l’esthétique shinto, c’est là que la sculpture Yata a pris pour Kimiko Yoshida la forme d’une pensée ralliée au dépouillement, à l’immatériel et au silence.

La sculpture de Kimiko Yoshida s’inspire de ces significations de légende pour interpréter le mythique Miroir d’Amaterasu. L’artiste reprend, avec le minimalisme concis de l’esthétique shinto, le nombre de 146 centimètres pour en faire le diamètre (et non plus la circonférence) d’une sculpture en forme de disque, dont une face est constituée d’un miroir rond qui représente le Miroir inaperçu de la déesse et l’autre d’un disque rouge qui représente le Soleil levant sur le drapeau japonais. Si le miroir est, comme il se doit, tourné face au mur, alors ce que voit le regardeur, c’est le grand disque solaire, symbole national du Soleil levant (Hinomaru), dont la forme se superpose à celle du Miroir d’Amaterasu. Avec cette sculpture, l’artiste japonaise adopte l’homologie du Soleil levant et du miroir magique, elle déclare et rend visible l’égalité du cercle incandescent qui donne la vie et du cercle réfléchissant qui représente l’attribut intangible du pouvoir symbolique.

AUTOPORTRAIT : « ÊTRE LÀ OÙ JE NE SUIS PAS »

L’art, pour Kimiko Yoshida, est avant tout l’expérience de la transformation. Chacun de ses Autoportraits se présente également comme un effacement et une émergence. Chaque prise de vue est, dit-elle, une « cérémonie de la disparition », la tentative de rendre possible la représentation en la saisissant au point où ce qui est présent, c’est l’absence invisible au cœur de l’image, cette absence que l’image met justement son point d’honneur à rendre visible. L’état d’invisibilité n’est pas le point où elle se met en scène, c’est le point qu’elle met en scène.

L’œuvre, en donnant en une série de portraits une image à l’immatériel, mais à l’immatériel comme innommé, représente ce qu’il y a d’invisible dans une figure, son immatériel. L’artiste retrouve là , dans la disparition, dans cette intimité de la soustraction, la forme claire de l’effacement, de l’absence qui est au départ de tout, l’immatériel qui comprend tout l’horizon de son art, de tout art.

L’image, qui n’est elle-même que l’apparence de ce qui a disparu, accomplit un acte destructif en tout semblable à la mort, qui substitue à l’être vivant un cadavre qui lui ressemble – tel est le point central. Son art s’est toujours attaché à formaliser, dans des images monochromes, la disparition de la figure dans la couleur. L’artiste tend à disparaître à l’infini dans ses Autoportraits, dans une signification au-delà de l’image. Images de la disparition où la figure en disparaissant donne à l’œuvre sa signification.

Kimiko Yoshida aborde l’art comme une absence de réponse. En affirmant le droit de l’artiste à disparaître, à s’effacer, à se métamorphoser, ses Autoportraits sont d’abord le lieu et la formule de la transfiguration. Elle dit volontiers : « Tout ce qui n’est pas moi m’intéresse. » La question qu’elle se pose n’est pas : « Qui suis-je ? », mais : « Combien suis-je ? » Elle dit aussi : « Être là où je ne pense pas être, disparaître là où je pense être, voilà l’important. »

Le temps est venu, en effet, pour Kimiko Yoshida d’être là .