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23. QUAND IL N’Y A RIEN ET QUE RIEN NE PEUT ÊTRE NIÉ par Jean-Michel Ribettes – L’INSTANCE DE LA LETTRE. AUTOPORTRAIT, Éditions Place des arts, 2008




Les vingt-six lettres de l’alphabet : une série de vingt-six autoportraits aux dimensions exactement homothétiques de celles du visage de l’artiste (life size). Sous la lettre, devenue pierre tombale initiale, le portrait s’identifie d’emblée à une nature morte (still life). Le visage de Kimiko Yoshida se trouve, littéralement, soumis à l’«instance de la lettre».

Jacques Lacan fait valoir cet « échange fatidique» par où la lettre vient à prendre la place même de la mort: « Le signifiant fait entrer le sens de la mort. La lettre tue, mais nous l’apprenons de la lettre elle-même. C’est ce par quoi toute pulsion est virtuellement pulsion de mort1. »

L’alphabet devient l’initiale d’un tombeau où, sous le pur signifiant, s’affirme une pure absence – le sens glisse sous la lettre, le signifié se dérobe dans une dissémination de langage. Cette absence qui habite au cœur du langage se révèle présente sous l’espèce d’une signification dissimulée dans l’image qui, elle, ne parle pas.

L’œuvre de Kimiko Yoshida, par la dissimulation (sous la lettre), la transformation (en nature morte), l’effacement (dans le blanc), affirme qu’il y a quelque chose qui n’est rien et qui peut vouloir se substituer à la négation. Quand il n’y a rien et que rien ne peut être nié, rien demeure et, en demeurant, affirme encore quelque chose comme le manque-à-être, le désœuvrement du regard, l’effacement du visible dans un au-delà de l’image. Evidemment, le pouvoir de ne pas être vu est l’essence même du visible.

Dans cette série d’Autoportraits, où l’artiste figure allongée sur le sol, de profil, les yeux fermés, la signification est littéralement celle de la disparition « sur le littoral de la lettre ». Il est un fait qu’ici, comme dans ses œuvres précédentes, son art, l’ensemble de son art dépend d’une relation avec la mort, qu’il n’a de sens que dans un rapport essentiel avec le sens de la mort. Instance de la lettre: la mort est là, présente, son apparence est mise en évidence, avec l’autorité d’une absence rendue visible.

L’expérience artistique de Kimiko Yoshida se situe immédiatement dans cette perspective où l’absence est irréductible, ce point où l’image ne coïncide avec rien, nous met en relation avec l’infini. Ses Autoportraits sont une purification de l’absence, un essai pour se ressembler dans cette mort à venir, que l’image atteint en même temps qu’elle s’y éteint.

L’image présente, derrière le visage qu’elle représente, la disparition de ce visage et sa subsistance dans sa disparition. L’image peut bien, quand nous la regardons, nous représenter le visage disparaissant dans un effacement formel (monochrome), c’est avec la signification de la disparition (Vanité) qu’elle a partie liée. La matérialité élémentaire de la disparition s’affirme avec l’effacement du visage disparaissant sous la lettre, avant de s’enfoncer dans l’obscurité de l’image monochrome rendue à son essence qui est de transformer ce qu’elle représente en une ombre.

L’art de Kimiko Yoshida s’est toujours attaché à la disparition. Ses Autoportraits représentent la tentative de rendre possible la représentation en la saisissant au point où ce qui est présent, c’est l’absence invisible au cœur de l’image, cette absence que l’image met justement son point d’honneur à rendre visible. L’état d’invisibilité n’est pas le point où l’artiste se met en scène, c’est le point qu’elle met en scène. Ses Autoportraits ne sont pas autre chose que des images de la disparition où la figure, en disparaissant, donne à l’œuvre sa signification. Le manque-à-être prend forme dans la duplicité même de la représentation, dans le clivage de ces images paradoxales où le visage, disparaissant sous la rature littérale de la lettre, fait litière de ce signifiant sans signification.

L’image, qui n’est elle-même que l’apparence de ce qui a disparu, accomplit un acte destructif en tout semblable à la mort, qui substitue à l’être vivant un cadavre qui lui ressemble – tel est le point central.

L’œuvre, en donnant en une série de portraits et de lettres une image à l’immatériel, mais à l’immatériel comme innommé, représente ce qu’il y a d’invisible dans une figure, son immatériel.

On retrouve là, dans l’effacement monochrome, dans cette intimité de la soustraction, la forme claire de l’effacement, de l’absence qui est au départ de tout. On éprouve là, dans cet effacement blanc, la présence de l’immatériel qui comprend tout l’horizon de son art, de tout art. L’immatériel saisit en soi une présence, une puissance d’être, un étrange pouvoir d’affirmation.

Je vois dans L’Instance de la lettre. Autoportrait la puissance apte à prononcer jusqu’au bout ce suprême et silencieux évidement de la nuit où gronde à l’infini le défi que toute chose puisse n’exister pas (Leibniz). C’est pour cela que l’art, épreuve et écoute de ce qui manque, ne doit pas être compris comme autre chose que l’expérience poétique.

NOTE

1 – Jacques LACAN, «Position de l’inconscient», in Ecrits, Seuil, 1966, p. 848.