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38. LÀ OÙ JE NE SUIS PAS par Kimiko Yoshida – Exposition personnelle, MEP-Maison européenne de la Photographie, Paris, 7 septembre-31 octobre 2010




LÀ OÙ JE NE SUIS PAS
Introduction

Ce semblant absolu de la « figure » qu’on appelle «autoportrait», je le multiplie pour en saturer l’espace. La saturation est une forme d’enchantement, c’est le principe de séduction que je découvre dans le vertige baroque à mon arrivée en Europe. Dans cette saturation même, le portrait se vide de sa fonction distinctive, la «figure» efface ce qu’elle figure, elle dissout son autorité, elle tend à l’abstraction. Et c’est dans cette abstraction que je retrouve la soustraction et le vide qui sont le cœur du minimalisme japonais. Ici, c’est la saturation même qui est le véritable « autoportrait », c’est-à-dire l’espace de la transposition, de la disparition, de la mutation. Lutter contre l’«état des choses », aller contre «ce qui est», c’est sans doute là pour moi le sens de l’art. Être là où je ne pense pas être, disparaître là où je pense être, voilà l’important.

Salle I
MARIÉES CÉLIBATAIRES. AUTOPORTRAITS


Mariées célibataires : ce titre est un oxymore, une « antiphrase ». Ce que désigne le mot et ce qu’il signifie sont ici deux registres séparés, contradictoires. De même, ce que montre l’image est clivé de sa signification. Par conséquent, ni «autoportrait», ni «mariée», ni «célibataire» : une même figure se répète mais elle n’est pas identique à elle-même, un visage se donne à voir mais en se masquant, un portrait se déclare mais diffère de soi. L’identité (du modèle) semble parfaitement stabilisée dans le choix que je fais d’un tirage photographique carré, (la structure du carré est celle de la stabilité parfaite). Or, cette « identité » tend à se dissoudre dans la couleur unique du fond, à s’abolir dans l’achromie de la couleur unique. Je vois dans la « monochromie », dont il est si peu aisé d’énumérer les nuances par un simple coup d’œil, une figure de l’infini, une puissance hors du temps, une intensité continue où s’altère infiniment le semblant de l’identité, du genre, de l’appartenance…

Au fond, ces images, qui aspirent à la monochromie, sont-elles autre chose que des monochromes ratés ? Cependant, dès lors que l’acte manqué est bien le seul acte qui puisse réussir sans ratage, je n’ignore pas à quel point ratage et réussite ont partie liée, de même que l’identité est dans son essence corrélée à l’altérité.

Écoutez ce vers de John Lennon (en ouverture de I Am the Walrus) : I am he as you are he as you are me («Je suis lui comme tu es lui comme tu es moi»)…

Prises de vue : Hasselblad, film diapositive 6 x 6, lumière tungstène.
Tirage : Lambda Print monté sur Diasec et aluminium, 120 x 120 cm.

Salle II
PEINTURES. AUTOPORTRAITS


Donner à une photo le titre de Peinture est encore contredire le mot et la chose, contrarier ce qui est dit et ce qui est montré, réunir deux opposés. Peinture est donc ici un équivalent de détournement. Conçus dans le souvenir de l’histoire de l’art, ces photographies tirées sur toile détournent de leur usage vêtements et objets de la vie quotidienne pour les transformer en coiffes Grand Siècle, en parures antiques, en costumes historiques.

Cette évocation de chefs d’œuvre des maîtres anciens, loin d’être une citation ou une imitation, loin de s’appuyer sur la ressemblance ou la vraisemblance, est seulement l’allusion rétroactive lointaine à un détail qui demeure, parfois à notre insu, dans le souvenir. Je pense souvent à ces peintures qui m’ont tellement marquée qu’elles ont décidé de mon destin. La pensée procède alors par élision: elle détache du tableau tel détail, elle privilégie tel élément plus ou moins caractéristique, elle identifie la peinture à tel trait formel auquel l’œuvre se réduit arbitrairement dans le souvenir.

Prises de vue : Hasseblad, film diapositive 6 x 6, lumière tungstène.
Tirage: impression pigmentaire d’archivage sur toile mate, vernis anti-UV mat, 142 x 142 cm.

Salle III
PEINTURES PACO RABANNE. AUTOPORTRAITS


La nouvelle série de Peintures. Autoportraits présentée ici a été réalisée cette année. La référence à un chef d’œuvre ancien, dont il ne demeure que tel détail arbitraire prélevé en éludant le reste du tableau, introduit une fonction d’altérité, qui conditionne l’identification partielle de ma Peinture à cette différence, à cette unicité, à cette dissemblance par quoi l’œuvre d’art se distingue et, somme toute, se définit.

Cette transposition symbolique de chefs d’œuvre de l’histoire de l’art en de grandes toiles s’appuie sur le détournement du Patrimoine Paco Rabanne, qui a permis la réalisation de ce projet en me donnant libre accès aux archives rassemblant robes et accessoires des défilés haute couture des années 1965-2000.

Cette nouvelle série de photographies bénéficie en outre du partenariat et soutien d’Olympus, qui accompagne mon passage au numérique. Pour la première fois, cette série «Paco Rabanne», riche de 82 photographies, est réalisée en prise de vue numérique.

Prises de vue : Reflex numérique Olympus E-3
Tirage: impression pigmentaire d’archivage sur toile mate, vernis anti-UV mat, 142 x 142 cm.


PUBLICATIONS

Là où je ne suis pas. Autoportrait, 2010, Éditions Actes Sud, 208 pages


Where is Kimiko ? 2002-2010, DVD, réalisation CreativTV, 26 minutes


There Where I Am Not, 2010, DVD, 30 minutes
Diaporama de 350 photographies
Montage MEP
Création musicale Goran Vejdova