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39. LÀ OÙ JE NE SUIS PAS. AUTOPORTRAIT par Kimiko Yoshida – Solo Show, Art Paris, Grand Palais, Paris, 2011 – Solo Show, RuArts Gallery, Moscow, 2011




Mes nouvelles photographies intitulées Peinture. Autoportrait ont été présentées pour la première fois en septembre-octobre 2010 à la Maison européenne de la Photographie à Paris. Cette série de Peintures, qui fait suite à la série des Mariées débutée en 2001, fait l’objet d’un livre publié aux éditions Actes Sud : Là où je ne suis pas.

Être là où je ne pense pas être, disparaître là où je pense être, voilà l’important. Tel est le nouveau cogito, le cogito de la division subjective : penser là où je ne suis pas, être là où je ne pense pas, ne pas penser là où est l’être, n’être pas là où je pense penser… Autrement dit, ne pas croire que l’identité, l’origine, l’appartenance soient le destin, ne pas se soumettre aux stéréotypies du genre et aux déterminismes de l’hérédité, rejeter la servitude volontaire…

Je pense à ce vers de John Lennon (en ouverture de I Am the Walrus) : I am he as you are he as you are me («Je suis lui comme tu es lui comme tu es moi »)… Ce que l’on appelle «autoportrait» est d’abord, pour moi, l’espace de la transposition, de la disparition, de la mutation. Lutter contre l’«état des choses», aller contre «ce qui est», c’est véritablement là pour moi le sens même de l’art.

Comme dans mes précédents autoportraits, le protocole conceptuel de ces Peintures demeure inchangé: toujours un même sujet, un même cadrage, une même lumière. Une même figure donc se répète mais n’est pas identique à elle-même : on voit que plus elle se répète plus elle diffère de soi. L’identité (du modèle) semble parfaitement stabilisée dans le choix que je fais d’un tirage photographique carré (le carré est une structure de stabilité parfaite). Or, cette «identité» tend à se dissoudre sous un masque, à s’abolir dans la monochromie.

Mes photographies se présentent comme une tentative (inachevée) vers la couleur monochrome : je vois dans le monochrome, dont il est si peu aisé d’énumérer les nuances, une figure de l’infini, une puissance hors du temps où s’altère infiniment le semblant de l’identité, du genre, de l’appartenance… La couleur unique est pour moi cette figure de l’inatteignable, de l’inépuisable, de l’infini où la figure de l’artiste – ce semblant absolu de la «figure» qu’on appelle «autoportrait» – tendrait à disparaître. Ici, le portrait se vide de sa fonction distinctive, la «figure» efface ce qu’elle figure, elle dissout son autorité, elle tend à l’abstraction. Et c’est précisément dans cette abstraction que je retrouve la soustraction et le vide qui sont le cœur du minimalisme japonais. C’est par cette aspiration à l’abstraction et à la monochromie, par cette visée vers l’infini – l’infini écoulement du temps, l’inépuisable désir de voir -, là où se déterminent les significations de l’immatériel ou de l’intangible, que chaque autoportrait s’impose à la fois comme une émergence et un effacement.

Ce qui apparaît encore dans ces Peintures, c’est que le protocole de départ (sujet, cadrage, lumière uniques) se redouble d’un nouveau protocole imposé : le détournement systématique des vêtements et des accessoires de mode (qui proviennent du Patrimoine Paco Rabanne : robes et accessoires des défilés haute couture des années 1965-2000). Ici, tout objet est donc détourné de son usage, aucun accessoire n’est jamais employé dans sa fonction. Ici, les robes ou les jupes, les pantalons, les chaussures ou les sacs à main sont transformés en coiffes Grand Siècle, en parures antiques, en costumes historiques…

Donner à une photo le titre de Peinture est encore contredire le mot et la chose, contrarier ce qui est dit et ce qui est montré, réunir deux opposés. Ce que désigne le mot et ce qu’il signifie sont ici deux registres séparés, contradictoires. De même, ce que montre l’image est clivé de ce qu’elle signifie. Par conséquent, ni «peinture» ni «autoportrait» : Peinture est donc ici un équivalent de détournement.

Ces Peintures, je les vois comme des portraits intemporels et hiératiques, des portraits « abstraits », c’est-à-dire dégagés de l’imaginaire anecdotique, de la pesanteur du récit, de la temporalité narrative. Cette série de Peintures est conçue dans le souvenir de l’histoire de l’art. Cette évocation mentale de chefs d’œuvre des maîtres anciens est une transposition symbolique. Cette symbolisation, loin d’être une citation ou une imitation, loin de s’appuyer sur la ressemblance ou la vraisemblance, est seulement l’allusion rétroactive à un détail qui demeure, parfois à mon insu, dans le souvenir. Au moment où je pense à ces peintures qui m’ont tellement marquée et qui ont décidé de mon destin, la pensée procède par élision : elle détache du tableau tel détail, elle privilégie tel élément plus ou moins caractéristique, elle identifie la peinture à tel trait formel auquel l’œuvre se réduit arbitrairement dans le souvenir.

J’ai voulu, par cette référence à des tableaux peints autrefois par d’autres artistes, introduire dans mes propres œuvres une fonction d’altérité, de dissemblance. De même qu’en donnant à mes photographies le titre de Peintures, j’introduis d’emblée une fonction de clivage, de disjonction. J’ai conscience que ce sont précisément ces caractères d’altérité et de dissemblance qui caractérisent l’unicité de l’œuvre d’art. Je pense, de même, que c’est cette portée d’opposition et de clivage qui détermine, dans sa signification, une œuvre d’art.