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40. « PEINTURE. AUTOPORTRAIT »: LÀ OÙ JE NE SUIS PAS par Jean-Michel Ribettes, Éditions Actes Sud, 2010




LE COGITO DE KIMIKO

Depuis qu’elle s’est enfuie de son pays natal pour fuir la servitude mortifère et le destin humilié des femmes japonaises, Kimiko Yoshida – à travers ce qu’on appelle «autoportraits» – affine et amplifie une contestation cultivée, féministe et distanciée de l’« état des choses » : contre les clichés contemporains de la séduction, contre la servitude volontaire des femmes, contre les « identités » soumises aux appartenances et aux « communautés », contre les stéréotypies du gender et les déterminismes de l’hérédité.



On connaît et reconnaît les autoportraits de Kimiko Yoshida, monochromes le plus souvent – ou quasi monochromes. Ces images que domine une couleur sont sa signature, si souvent imitée, depuis 2001 (la liste des suiveurs s’allonge tous les jours…). Ces images presque monochromes, je les vois comme des monochromes ratés – sachant combien réussite et ratage ont partie liée, si l’on admet, avec Freud, que l’acte manqué est le seul acte qui puisse réussir sans ratage.

C’est par cette aspiration à la monochromie, par cette visée de l’inatteint, là où se déterminent les significations de l’infini, l’immatériel ou l’intangible, que chaque autoportrait de Kimiko Yoshida s’impose à la fois comme une émergence et un effacement.

Là où je ne suis pas
– sur le fil de la refente lacanienne d’un anneau de Moebius, tel est le cogito de Kimiko, le cogito de la division subjective : penser là où je ne suis pas, être là où je ne pense pas, ne pas penser là où est l’être, n’être pas là où je pense penser…

PEINTURES : UNE PRATIQUE DU DÉTOURNEMENT

Les récentes photographies intitulées Peintures. Autoportraits (2007-2010) poursuivent, avec une portée renouvelée, la série des Mariées que Kimiko Yoshida a débutée en 2001 (cette série a fait l’objet d’une rétrospective en 2007 au Centro des Artes-Casa das Mudas, à Madeire).

Ces Peintures procèdent essentiellement d’une pratique de détournement. Les lecteurs de l’Internationale situationniste (1957-1973) ont en mémoire que le terme «détournement», réévalué par Guy Debord, «s’emploie par abréviation de la formule : détournement d’éléments esthétiques préfabriqués». Voici la donnée fondamentale : « Le détournement se révèle ainsi d’abord comme la négation de la valeur de l’organisation antérieure de l’expression, [comme] la recherche d’une construction plus vaste, à un niveau de référence supérieur, comme une nouvelle unité monétaire de la création. »

Pour sa part, ce à quoi Kimiko Yoshida s’emploie, c’est à détourner de leur significations anciennes I/ les objets de la vie quotidienne ou de la mode, II/ les chefs d’œuvre de l’histoire de la peinture, III/ ses précédentes Mariées et IV/ la pratique photographique elle-même.

PACO RABANNE : DE LA MODE À LA PEINTURE

I – Comme ses précédents autoportraits, les Peintures de Kimiko Yoshida se présentent comme une tentative (inachevée) vers la couleur monochrome : l’artiste voit dans le monochrome une figure de l’inatteignable, de l’inépuisable, de l’infini – l’infini écoulement du temps, l’inépuisable désir de voir – où la figure de l’artiste tendrait à disparaître. Mais ce qui apparaît aujourd’hui dans les Peintures, c’est le détournement manifeste de la mode. L’artiste détourne notamment des création de la haute couture : robes, jupes et accessoires, pantalons, chaussures ou sacs à main, qu’elle transforme en coiffes Grand Siècle, en parures antiques, en costumes historiques.

L’IDENTIFICATION & L’ALTÉRITÉ

II – Ces Peintures – au total une série de 120 œuvres – ne détournent de leur signification les objets de la vie quotidienne ou les accessoires de mode, les archives de la haute couture ou les fragments de l’histoire de l’art que dans la visée de transformer les œuvres de Picasso, Matisse, Gauguin, Rembrandt, Rubens, Delacroix, Tiepolo, Watteau… Cette évocation des chefs d’œuvre des maîtres anciens, loin d’être une citation, une réplique ou une imitation, loin de s’appuyer sur la ressemblance ou la vraisemblance, la similitude ou l’analogie, est l’allusion rétroactive à ce qui demeure, parfois insu, dans le souvenir sous la forme d’un trait unaire : dans une peinture à laquelle le regard s’attache, le souvenir détache un élément arbitraire, une marque discrète, caractéristique et parcellaire, suivant un mouvement de déplacement, d’élision métonymique au terme duquel l’œuvre se voit restreinte à un de ses éléments, réduite à un accessoire ou à un fragment

Les lecteurs du Séminaire (13 décembre 1961) ne méconnaissent pas que c’est Jacques Lacan qui a isolé la fonction du trait unaire et que celui-ci le définit comme un « trait distinctif, trait justement d’autant plus distinctif […] que plus il est semblable, plus il fonctionne comme support de la différence. […] Cette fonction d’altérité est ce qui assure à la répétition d’échapper à l’identité ». Du chef d’œuvre ancien il ne demeure donc que le petit détail élémentaire prélevé en éludant le reste du tableau et c’est cette réduction, cette élision qui conditionne l’identification partielle de la Peinture de Kimiko Yoshida à cette altérité par quoi l’œuvre d’art se distingue et, somme toute, se définit.


LE DÉTOURNEMENT DE SES PROPRES AUTOPORTRAITS

III – L’histoire de l’art n’est pas la seule référence de ces Peintures : l’artiste, dans ses nouveaux autoportraits, revisite et détourne également ses propres autoportraits antérieurs. Au moyen d’objets quotidiens détournés de leur usage et transformés par le contexte des Peintures, Kimiko Yoshida recrée telle coiffe ou tel masque ancien provenant de collections muséales, parures derrière lesquelles elle avait déjà mis en scène sa propre disparition.

UNE PEINTURE SANS PEINTURE

IV – Peintures : le titre même évoque directement la fonction du détournement. Autrement dit, le mot « peinture » est ici un équivalent de « détournement ». Ce simple titre détourne la réalité matérielle de la photographie et les principes formels de la peinture. En faisant, à partir de ses originaux analogiques (film diapositive 6 x 6 cm, prise de vue Hasselblad) ou numériques (prise de vue Olympus E-3 pour toute la série faite en 2010 avec les robes couture de Paco Rabanne), des impressions digitales longue conservation sur de grandes toiles (142 x 142 cm), Kimiko Yoshida redouble le détournement mis en scène dans ces autoportraits. Détournement de photographies tirées sur toile et intitulées Peintures – détournement donc d’une Peinture sans peinture.