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42. NOTE SUR LE PROTOCOLE CONCEPTUEL DE « MES PEINTURES » par Kimiko Yoshida




Mes autoportraits, depuis 2001, procèdent d’un protocole conceptuel constant: toujours un même sujet (autoportrait), un même cadrage (frontal), une même lumière (indirecte), un même principe chromatique (le sujet est peint de la même couleur que le fond), un même format (carré). Maquillage et prise de vue directe : pas de retouche digitale, pas d’editing informatique. Une même figure donc se répète mais n’est pas identique à elle-même : plus elle se répète plus elle diffère de soi.

Le protocole conceptuel de ces images, leur principe de répétition et leur logique d’abstraction portent ces autoportraits au-delà de la problématique de la représentation de soi. Loin d’affirmer la recherche d’une identité ou d’une origine, d’une appartenance ou d’une communauté, ces images croisant toutes sortes de significations ethnologiques tendent à être universelles.

C’est par cette aspiration à l’abstraction, à l’infini de la couleur, c’est par cette visée vers l’immatériel que chaque autoportrait s’impose comme un effacement. Être là où je ne pense pas être, disparaître là où je pense être, voilà l’important. Tel est le cogito de ces autoportraits: penser là où je ne suis pas, être là où je ne pense pas, ne pas penser là où est l’être, n’être pas là où je pense penser… Autrement dit : ne pas croire que l’identité, l’origine, l’appartenance soient le destin. Ne pas se soumettre aux stéréotypes du genre et au déterminisme de l’hérédité, rejeter la servitude volontaire… Lutter contre l’«état des choses», aller contre «ce qui est» : là est le sens même de l’art.

Dans la série Peinture. Autoportrait, le protocole de départ (sujet, cadrage, lumière constants) se redouble d’une seconde contrainte que je m’impose: le détournement systématique des vêtements et des accessoires de mode. Ici, aucun objet n’est jamais employé dans sa fonction : les robes ou les jupes, les pantalons, les chaussures ou les sacs à main sont transformés en coiffes Grand Siècle, en parures antiques, en costumes historiques…

Donner à une photo le titre de Peinture, c’est au fond contredire le mot et la chose, contrarier ce qui est dit et ce qui est montré, réunir deux opposés. Ce que désigne le mot et ce qu’il signifie sont donc deux registres séparés, contradictoires. De même, ce que montre l’image est clivé de ce qu’elle signifie.

Ces Peintures, je les vois comme des portraits intemporels et «abstraits c’est-à-dire dégagés de l’anecdote, du récit et de toute narration. Cette série de Peintures, conçue dans le souvenir de l’histoire de l’art, est l’évocation mentale de chefs d’œuvre des maîtres anciens : c’est une transposition symbolique. Loin d’être une citation ou une imitation, loin de s’appuyer sur la ressemblance ou la vraisemblance, cette symbolisation est seulement l’allusion rétroactive à un détail qui demeure, parfois à mon insu, dans le souvenir.

J’ai voulu, par cette référence à des tableaux peints autrefois par d’autres artistes, introduire dans mes propres œuvres une fonction d’altérité, de dissemblance. De même, en donnant à mes photographies le titre de Peinture, j’introduis d’emblée une fonction de clivage, de disjonction. J’ai conscience que ce sont précisément ces caractères d’altérité et de dissemblance qui caractérisent l’unicité de l’œuvre d’art. Je pense que c’est cette portée d’opposition et de clivage qui détermine la signification d’une œuvre d’art.

En regardant mes autoportraits, je pense à ce vers de John Lennon (en liminaire de I Am the Walrus): I am he as you are he as you are me («Je suis lui comme tu es lui comme tu es moi »)… Ce que l’on appelle «autoportrait» est donc l’espace de la transposition, de la disparition, de la mutation. L’autoportrait est pour moi l’espace pour vous dire : tout ce qui n’est pas moi, voilà ce qui m’intéresse.