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43. NOTE SUR LES MIROIRS SANS IMAGE par Jean-Michel Ribettes, 2012




Senza Immagine: la réalisation technique de ces miroirs s’appuie sur la brillante tradition des verriers de Murano, qu’elle détourne.

L’œuvre vise à une sorte d’abstraction nouvelle : ces miroirs de verre soufflé réfléchissent bien la lumière, mais ils ne reflètent pas l’image: ils sont senza immagine

Il n’est pas indifférent que, dans la série de ces grands miroirs Senza Immagine, une quinzaine de petits formats prennent pour sous-titre: Dans le souvenir des Rotoreliefs de Duchamp. Nous ne perdons pas de vue que les Rotoreliefs sont des «jouets» conçus par Marcel Duchamp en 1935 pour être présentés, à la verticale, sur des tourne-disques et produire l’illusion du volume.

Or, loin de provoquer une illusion optique, les miroirs Senza Immagine au contraire ne manquent pas de décevoir le regard. Le regardeur ne peut voir son image que décomplétée : son reflet manque dans le miroir, seule une absence le représente. Là où disparaît l’image spéculaire, le regardeur ne contemple plus qu’un manque…

Kimiko Yoshida poursuit, certes avec d’autres moyens que ceux de l’image photographique, mon œuvre de réflexion sur les conditions de possibilité de la représentation et nommément de la représentation de soi.

C’est donc un nouveau type d’«autoportrait» que je propose ici. Mais, à la lumière de la «déficience» de ces miroirs, on perçoit que l’aspiration à la monochromie et à l’abstraction s’est déplacée vers une disparition plus radicale : une perte éperdue, dont se constitue le désir de voir. Et c’est ce que l’œuvre, qui regarde plus que jamais vers l’effacement de la figure, veut donner à voir : la carence de la représentation, l’évanouissement du sujet, le fading de l’être…

Senza Immagine décomplète la représentation : l’autoportrait défaille dans la faille spéculaire, la figure vacille dans le défaut imaginaire. La représentation de soi manque son objet dans la faillite du reflet dans le miroir – et cette défaillance ne figure rien, sinon la négativité qui troue le sujet qui parle comme le sujet qui regarde : trou, à la fois symbolique (le langage, la représentation) et imaginaire (l’image, le corps), que nous appelons, avec Jacques Lacan, un «manque dans l’être».