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49. POURQUOI NAÎTRE ESCLAVE ? par Kimiko Yoshida, 2013




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En 1867, Carpeaux reçoit du baron Hausmann une commande pour la ville de Paris: La Fontaine de l’Observatoire (jardin du Petit Luxembourg). Il est désormais un sculpteur célébré pour avoir créé au Louvre le décor du Pavillon de Flore et, à l’Opéra Garnier, son chef-d’œuvre La Danse.

Délaissant le sujet imposé, les conventionnels points cardinaux, dont il dénonce l’académisme, Carpeaux préfère évoquer la rotation de la Terre et les différentes ethnies qui la peuplent. Il conçoit quatre figures allégoriques qui virevoltent, tournoient sur elles-mêmes et forment une ronde proprement baroque: l’Europe pose à peine les pieds par terre, l’Asie, avec sa longue natte, est presque de dos, l’Afrique est de trois-quarts, l’Amérique, coiffée de plumes, a le corps de profil et le visage de face. Ce n’est qu’en 1874, un an avant la mort de Carpeaux, que la fontaine est achevée, coulée en bronze et inaugurée.

Ses études préparatoires pour la Fontaine donnent lieu à la création de plusieurs bustes : La Chinoise, L’Européenne et la figure de l’Afrique : La Négresse captive. Le buste de La Négresse, exposé au Salon de 1869, est acquis par l’empereur Napoléon III et placé au château de Saint-Cloud. Resté propriétaire de son modèle, Carpeaux édite La Négresse captive dans toutes les matières : bronze (musée Villèle à Saint-Paul de La Réunion), marbre (Ny Calsberg Glyptotek à Copenhague), terracotta (MET à New York, musée de la Chartreuse à Douai, musée du Berry à Bourges, musée Chéret à Nice), plâtre (Petit Palais à Paris, Musée des beaux-arts de Reims).

La célébrité de l’œuvre tient à la puissance insoumise de ce buste de femme révoltée que les liens immobilisent, mais dont le visage en fureur et les cheveux en pétard échappent aux entraves dans un vigoureux mouvement de tension oblique ; ce mouvement vers la libération et la dignité est encore augmenté par la simple question gravée sur le piédouche de la sculpture: Pourquoi naître esclave ? L’œuvre et l’inscription dont elle se fait l’emblème se rappellent l’enthousiasme qu’avait provoqué, en 1848, l’abolition de l’esclavage.

En reprenant cette figure allégorique de la Dignité, de la Dignité inapprivoisable, mon autoportrait proclame un manifeste contre la servitude mortifère à laquelle les femmes sont soumises, contre le destin humilié des Japonaises auquel j’ai choisi d’échapper en m’enfuyant en France en 1995.

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